Portrait DR / Rodrigo Garcia

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Cet article est archivé dans notre n° 152 - Novembre 2007 /
Entretien / Rodrigo Garcia
Le théâtre ou la question du vivre ensembleRodrigo Garcia est un homme en colère. Pas de ceux qui minaudent leur indignation en saillies provocantes. Pas de ceux qui monnayent leur révolte en posture culturellement correcte. Un artiste polémique, houspillant nos renoncements face à un système qui conditionne l’humain en consommateur béat.
« On conçoit des œuvres radicales dans des conteneurs qui les protègent et les amoindrissent », écrivez-vous. Qu’est-ce que faire œuvre de subversion '
 
Attaquer des certitudes. Mettre en contact quiconque vient au théâtre avec des expériences poétiques « inhabituelles ». Quelle est la poésie du quotidien d’un Européen moyen ' Elle est étroitement liée à des lieux de travail, des foyers, des centres de loisirs et commerciaux. Ces endroits-là offrent des expériences trop élémentaires, tristes, et induisent un vide immense. Et ce sont les enfants qui endossent le plus mauvais rôle, parce qu’éduqués pour devenir des « citoyens modèles », éloignés de la nature et de la réflexion. Ensuite… Les citoyens élisent des gouvernements garantissant, quel qu’en soit le prix, la sécurité et la stabilité. Moi, je fais des pièces de théâtre afin d’attaquer ceux qui votent ainsi.
 
La provocation ou le militantisme anti-globalisation sont devenus des stratégies payantes sur le marché électoral ou même dans le spectacle. Peut-on déjouer le marché '

Mon travail n’a jamais été exclusivement anti-global. Mettre en exergue la difficulté à vivre ensemble : voilà ma préoccupation. Chaque fois que je montre le pire de l’homme et de la femme, je réalise un effort de construction, d’édification. Je m’occupe également, avec mes propres limites, du langage en tant qu’instrument de construction. Une chose commence à apparaître lorsque nous la nommons. Deux démarches s’opposent : écrire quelque chose de joli ou d’apparent d’une part, ou, d’autre part, nommer et faire apparaître quelque chose… qui brille, qui illumine.
 
Le corps, non plus aseptisé et lisse comme sur le papier glacé publicitaire, mais rendu à son animalité, à ses sécrétions… n’est-il pas, finalement, très subversif '

Le corps couvert de larmes ou d’excréments… c’est le corps réel, celui qui souffre. Le corps propre et immaculé est détourné de son sens : vivant pour sa commercialisation. Je ne vois ni beauté ni subversion dans le corps sale, rien que de l’humanité, de la réalité.

« Mettre en exergue la difficulté à vivre ensemble : voilà ma préoccupation.
»

Au fait, à quoi sert le théâtre '

Je me dois de croire que certaines expériences artistiques restent gravées en nous. Je ne dis pas qu’elles améliorent l’individu, mais elles élargissent son univers et sa capacité perceptive. La vocation poétique a été oubliée… La peur est là, également. Nous vivons en dictature : celle de la crainte de perdre nos privilèges d’Européens. L’insécurité est précieuse. Sans cela, point de poésie dans notre quotidien.
 
Vous tirez le texte de théâtre hors du champ de la littérature –« un amas de résidus » dîtes-vous. Comment s’articulent texte et le travail de plateau '

Le texte a trop d’importance, je ne sais donc jamais quoi faire des mots, je ne suis jamais satisfait. Si je les mets dans la bouche des acteurs, une sorte de tristesse se dégage… de décadence. La tradition théâtrale s’oppose à la poésie, à l’incertain. J’essaie donc de générer à la fois du sens et de l’incertitude. Mes textes, consignés dans les livres, sont des « résidus, » parce qu’ils ont surgi en même temps que les actions sur plateau, voire plus tard. Je défends la place de l’intuition dans la création. Chaque œuvre a ses propres règles. Parfois, je sens qu’une image a besoin de s’ancrer dans des paroles, qui lui confèrent un sens. D’autres fois, les mots ruinent le mystère d’un instant théâtral. Et d’autres fois encore, les mots peuvent par eux-mêmes constituer un mystère, et lorsqu’un mot porte du mystère, il émeut.
 
Quelle est la place du spectateur dans vos spectacles '

Si nous ne sommes pas d’accord, c’est une bonne chose. Mais je doute : le théâtre est un acte social, et nous sommes tous d’accord, même sur le fait de ne pas être d’accord. Le spectateur est un être impénétrable, un rocher.
 
Dans ce texte, le ton apparaît différent. Etes-vous mélancolique '
Je tente d’être « impactant », mais sans crier.
 
Entretien réalisé par Gwénola David, traduit par Alicia Roda.
Remerciements au Théâtre du Rond-Point pour la traduction
Et balancez mes cendres sur Mickey, de Rodrigo García, dans le cadre du Festival d’Automne, du 8 au 18 novembre 2007, à 21h sauf dimanche à 15h, relâche lundis et dimanche 11 novembre, au Théâtre du Rond-Point, 2 bis, av. Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris. Rens. 01 44 95 98 21, www.theatredurondpoint.fr et www.festival-automne.com. Spectacle en espagnol surtitré. Durée 2h. Texte publié aux éditions Les Solitaires intempestifs.






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