Joël Pommerat

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Cet article est archivé dans notre n° 151 - Octobre 2007 /
Entretien / Joël Pommerat
Une fabrique onirique made in PommeratJoël Pommerat présente aux Bouffes du Nord Je tremble (1), première partie autonome d’un diptyque qui s’appuie sur une scénographie, une couleur et des comédiens identiques, et embarque chacun dans un voyage intérieur, singulier et secret. Un rideau de cabaret s’ouvre et un présentateur promet aux spectateurs des histoires à vivre.
Votre travail se singularise par un lien d’évidence entre l’écriture de la parole, ce qu’on appelle le texte, et le plateau.
 
Joël Pommerat : La synthèse du spectacle reste toutefois le fruit de deux mouvements : un moment plutôt tourné sur l’intérieur, mental, spéculatif et rêveur, suivi d’un travail d’action et d’expression, ce qui répond à l’acte même de la mise en scène. Mais le personnage metteur en scène que je suis éprouve paradoxalement une difficulté face à l’expression plus subtile des propos ou de la recherche du personnage auteur, que je suis tout autant. Le travail de mise en scène répond finalement à une exigence de simplification, une politesse due au public pour la réception du spectacle.
 
Je tremble (1) est la première partie indépendante d’un diptyque.
 
J. P. : Ce spectacle nouveauexiste de façon autonome, mais à la différence de la trilogie Au monde, les Marchands et D’une seule main qui développait trois histoires particulières, Je tremble (1) a en commun avec Je tremble (2), créé plus tard, de s’inscrire dans un même cadre de départ. C’est un lieu de théâtre concret dans lequel on joue et c’est aussi un cabaret, un endroit spectaculaire, de sensualité et de magie. Ce lieu n’existe pas uniquement pour l’écoute mais pour la revendication appuyée du spectacle et de ses plaisirs.
 
Vous faites appel avec Je tremble à une première personne, comme dans d’autres titres, Mon ami ou Grâce à mes yeux.
 
J. P. : On ne fait parler que des « je » et des individualités quand on écrit pour le théâtre. Je tremble (1) est un titre qui ouvre sur la question des limites et de la finitude existentielle. Il s’agit forcément d’inquiétude quand on remet en question une assise, un confort, un positionnement établi, quels qu’ils soient. Mon travail consiste à ouvrir sur les questions de la relation humaine. Qu’est-ce qui nous lie et nous relie ' Des préoccupations à la fois banales et larges qui travaillent à défaire les cadres, à agrandir les perspectives et à ouvrir les champs afin de capter de simples instants de réel, au-delà du vrai. Un réel qui ne souffre pas de découpage ni de séparation entre le politique, le social, le philosophique, l’intime, le psychologique…
 
« Un art de la présence où l’on fait aussi l’épreuve jouissive de ce plaisir à être déstabilisé et perturbé. »
 
Le théâtre cherche à capter le réel dans toutes ses dimensions, ce qui englobe la question : comment vit-on ensemble ' Je ne suis pas un politique qui donnerait des clés pour changer la société, je suis au mieux un poète, sinon un amuseur qui revendique le divertissement, non loin de la gravité existentielle.
 
C’est cette tentative même de redéfinir nos limites qui suscite l’inquiétude et le « je tremble » du spectateur.
 
J. P. : D’un point de vue esthétique, j’aime que l’art installe ce trouble-là, c’est même sa fonction essentielle. Je tremble est né de cette volonté délibérée de ne pas situer l’écriture dans une métaphore narrative ou dans un conte mais plutôt dans un exercice de déstabilisation et d’ouverture des cadres. Plus concrètement, la démarche du spectacle préfère les petits instants et les petits fragments de vie à l’éventualité d’une seule histoire, comme pouvait l’être la question du travail dans Les Marchands ou celle des liens parentaux dans Cet enfant… La soirée s’ouvre sur le face à face du public installé devant un maître de cérémonies, qui raconte des histoires. Quelque chose se déroule, se dit et se montre devant le spectateur. Un art de la présence où l’on fait aussi l’épreuve jouissive de ce plaisir à être déstabilisé et perturbé, telle l’expérience des contes fantastiques ou des films d’horreur.
 
Les silences, les ellipses, les non-dits de vos spectacles créent la saveur d’un monde singulier.
 
J. P. : L’artiste a pour mission naturelle d’apporter sur la scène un monde qui lui soit propre : on ne peut toucher l’autre qu’avec sa singularité propre. Au théâtre, les mots ne sont pas des objets finis, ils importent dans leur résonance tant physique qu’imaginaire, voilà pourquoi je préfère l’économie des mots et une gestion de la parole très rigoureuse. Avec Je tremble, je me situe dans la quête d’une expression autre, plus libre et plus indépendante par rapport à la fable trop contraignante. Loin d’une histoire qui pourrait me piéger, je m’applique aussi à ce que le moi secret de l’écriture demeure caché.
Propos recueillis par Véronique Hotte
Je tremble (1)
De Joël Pommerat, mise en scène de l’auteur, du mardi au samedi 20h30, matinée samedi 15h30, du 4 au 31 octobre 2007, au Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis, bd de La Chapelle 75010 Paris Tél : 01 46 07 34 50 www.bouffesdunord.com Texte publié chez Actes Sud-Papiers






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