Crédit : C Van Der Burght
Légende : Dans Out of Context, Alain Platel dévoile la beauté de la danse mise à nu.
Entretien /
Alain Platel

La beauté du geste

Ils sont neuf, aimantés à la solitude du plateau nu. Des corps enfouis sous des couvertures qui dénudent leur humanité criante, des êtres qui disent la beauté âpre de la vie par leurs gestes affolés et le plaisir du mouvement. Dans Out of Context d’Alain Platel, la danse percute, éructe… exulte.

Le plateau est entièrement nu, évidé de tout artifice. Est-ce par désir de centrer la pièce sur le plaisir du mouvement ?
Alain Platel : Ce plaisir a toujours été essentiel et constitue même un critère important dans le choix des interprètes. A dire vrai, j’ai créé Out of Context pour cause de report en 2012 d’un projet initialement prévu avec le New York City Opera. Je ne voulais pas interrompre la recherche développée avec les danseurs depuis vsprs et pitié !. De fait, nous avons dû faire avec des moyens modestes et avons axé le travail sur le langage physique extrême que nous avions commencé d’explorer. Nous en avons cherché la théâtralité spécifique, en le détachant de tout contexte, de toute situation dramatique narrative donnée. Cette danse « bâtarde » comme je l’appelle s’inspire d’images de patients qualifiés d’hystériques, filmées par un psychiatre belge au début du 20ème siècle. Les danseurs ne les imitent pas mais recréent une gestuelle en puisant dans leur histoire physique intime pour retrouver en eux la qualité de ces mouvements qui révèlent un rapport au monde hypersensible et tentent désespérément de donner voie aux sentiments.
 
Faire des tics et autres mouvements incontrôlés la matière de la recherche gestuelle, est-ce aussi une façon de bousculer la frontière entre le normal et l’anormal ?
A. P. : Mon passé d’orthopédagogue dans un centre pour enfants handicapés moteurs m’a appris que la définition de la normalité des gestes est moins évidente que l’on croit. Ces mouvements peuvent faire langage et recèlent une puissance d’expression qui touchent à l’indicible de l’humain dans son lien sensible au monde, complexe, parfois violent. Or de nos jours, l’injonction de la normalité formate de plus en plus les corps, dans leur esthétique mais aussi dans leurs mouvements et déplacements les plus quotidiens.
 
 « Face à la souffrance, à la violence, je crois que nous avons besoin de beauté, de consolation aujourd’hui. »
 
Quel fut le chemin de recherche ?
A. P. : Au début des répétitions, je demande à chacun d’amener dans le studio tous les livres, photos, musiques, films, objets… qui lui semblent sources d’inspiration pour que nous les partagions. Nous avons notamment regardé les sculptures de Berlinde De Bruyckere et un documentaire sur le pianiste Glenn Gould, animé de tics et convulsions étranges quand il joue. J’ai tissé peu à peu la chorégraphie comme de la dentelle, à partir d’improvisions sur des musiques très variées mais qui toutes renvoient à des souvenirs personnels. Pour Out of Context, j’ai cherché le silence, cherché à ne pas saturer la danse de mouvements. Cette pièce dégage un esthétisme que je n’avais jusqu’alors pas expérimenté. Face à la souffrance, à la violence, je crois que nous avons besoin de beauté, de consolation aujourd’hui. Je l’ai ressenti très fort dans la réaction du public. C’est aussi très beau d’être humain.
 
Vous avez ajouté « Pour Pina » en dédicace. Quelle fut l’importance de cette artiste dans votre propre cheminement ?
A. P. : La découverte de son œuvre fut capitale. A l’époque, la danse contemporaine se résumait à Béjart chez nous. Pina Bausch bousculait tous les codes d’alors en donnant une identité à ses danseurs, en leur posant des questions personnelles et en utilisant leurs réponses dans ses pièces. Les danseurs n’étaient plus seulement des corps habiles à bouger, ils avaient une personnalité, une sensibilité, une fragilité qu’elle dévoilait en scène. Il faut la garder vivante longtemps avec nous.
 
Entretien réalisé par Gwénola David
Out of Context - for Pina, concept et mise en scène d’Alain Platel, du 8 au 13 février 2010, à 20h30, au Théâtre de la Ville, 2 place du Châtelet, 75004 Paris. Rens. 01 42 74 22 77 et www.theatredelaville-paris.com. Durée : 1h30.


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