© Elisabeth Carecchio
légende : Jason et Médée, entre attraction et évitement.
Critique /
Manhattan Medea
Médée la combattante enrage et aime... Une tragédie urbaine et sombre qui vaut surtout par la mise en scène de la passion amoureuse, à la fois grandiose et ridicule.
Manhattan Medea, de Dea Loher. Une Médée urbaine, immigrée clandestine, combattante qui veut vivre avec son homme en cité étrangère. Tous deux ont connu la guerre, l’exil, elle a volé son père pour lui et ensemble ils ont tué : le pire peut parfois être commis comme s’il s’agissait d’un devoir. Une tragédie de la passion amoureuse qui devient loi, submerge et anéantit tout jusqu’au moindre scrupule, jusqu’à rendre possible d’effroyables meurtres. Médée est à New York, où richesse et pauvreté se côtoient sans vergogne. Hautes fenêtres, porte massive, écrans vidéo, la ville, monde aride et dur, surplombe sans cependant asservir la rebelle. Même démunie de tout, même seule dans la rue comme un fantôme, Médée domine la pièce de toute sa volonté, sa colère et son désir pour Jason. Dépossédée de ses pouvoirs, Médée demeure une amoureuse et une combattante hors normes. Présente du début à la fin, le personnage se paie même le luxe de saboter toute illustration psychologique, de surjouer pour mettre à distance avec humour le jeu théâtral d’une si mythique histoire d’amour. Un parti pris de mise en scène qui donne du piquant à la relation entre Médée et Jason, ces deux grands monstres, qui ont déjà vécu un sacré morceau de vie ensemble. Relation intense et ambiguë d’autant plus que Jason n’a ici rien d’un amant falot.

Ballet macabre

Immigré lui aussi (son prénom sonne déjà américain), il veut réussir, épouser une femme plus prometteuse, - Claire, fille de Sweatshop-Boss – et entame avec son ex-femme un ballet macabre entre attraction et évitement. La metteur en scène Sophie Loucachevsky réussit particulièrement ces duels où le jeu et le discours se répondent, Médée est « une amoureuse qui parle et qui dit », comme dit Roland Barthes, et la metteur en scène prend plaisir à s’inspirer des Fragments d’un discours amoureux pour donner corps à l’exubérance amoureuse, tout en distanciant et désamorçant son expressivité dramatique ! Trois comédiens convaincants interprètent les cinq personnages. Anne Benoit est Médée, femme blessée et abandonnée vouée à se battre. Marcus Borja est Vélasquez, portier sur la Cinquième Avenue, et Deaf Daisy, travesti accordéoniste et chanteur, marginal comme Médée, sorte de coryphée lucide et solitaire. Christophe Odent est Jason l’Américain nouveau happé par son passé, et Sweatshp-Boss, l’Américain riche et estropié, futur beau-père. L’enfant aussi fait écho à un autre personnage de façon insistante, évoquant cruellement le frère assassiné. La fin de la pièce cumule et condense avec fracas le meurtre de l’enfant et celui de la fiancée, semblant vouloir conjuguer une dimension absurde et grotesque et une dimension tragique faite de destruction radicale. C’est sans doute un peu trop, mais la pièce vaut en tout cas pour la subtile et savoureuse description de la passion et du couple hors-la-loi.

Agnès Santi
Manhattan Medea de Dea Loher, mise en scène Sophie Loucachevsky, du 21 janvier au 20 février, du mercredi au samedi à 21h, mardi à 19h et dimanche à 16h, au Théâtre National de la Colline, 75020 Paris. Tél : 01 44 62 52 52.


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