Photo : Michèle Laurent
Entretien /
Ariane Mnouchkine

Voyage entre folie et espoir, par le Théâtre du Soleil

La troupe du Théâtre du Soleil voyage avec Les Naufragés du Fol Espoir, nouvelle création collective, mi-écrite par Hélène Cixous, inspirée d’un mystérieux roman de Jules Verne, sur une proposition d’Ariane Mnouchkine. Une communauté de passagers d’infortune échappés d’une catastrophe maritime aspire à connaître une seconde naissance sur une île vierge, là où redevenir maître de son destin est possible.

« D’un côté, la Folie et de l’autre, l’Espoir : il faut trouver l’équilibre, et tenir la vérité et la fiction, en même temps. »
 
Pourquoi avez-vous décidé de monter ce spectacle ?
 
Ariane Mnouchkine : L’idée du spectacle m’est venue en lisant un livre posthume de Jules Verne, Les naufragés du Jonathan, que son fils a « revu ». La fable est magnifique et le spectacle en est proche, même s’il n’a plus rien à voir avec l’ouvrage. Il s’agit de migrants, de travailleurs – ouvriers, artisans, prêtres, comédiens, jeunes premiers, jeunes premières, capitalistes, philosophes, intellectuels - qui partent pour l’Afrique et arrivent ailleurs. Ils s’expatrient pour trouver du travail. Les membres de ce groupe social communautaire vivent donc ensemble, par hasard, pour un projet commun. Dans le roman de Jules Verne, les migrants partent de San Francisco. Pour nous, ils partent de Cardiff, vont vers l’Australie et arrivent ailleurs. Le roman se déroule dans les années 1892 mais tout commence en 1914. L’époque de 1914 très présente dans les esprits nous a inspirés pour les costumes. C’est l’histoire d’un “fol espoir“ et d’une époque tumultueuse. Et comme dans de nombreuses histoires de bateau, se produit un naufrage qui le fait flamber.
 
Comment avez-vous travaillé sur la fiction de Jules Verne, où le bateau de migrants Le Fol Espoir est aussi une promesse d’aventure et de liberté ?
 
M. : Cela faisait longtemps que nous n’avions pas travaillé sur une fiction en création collective. Nous avons retrouvé la joyeuseté, la belle humeur du travail de troupe, son aspect radieux et épanoui dans le respect de la vérité. La fiction est bien plus présente que dans Les Éphémères qui faisaient appel à des vérités intimes et profondes. S’attacher à ce roman politique revient à travailler sur une fantaisie prophétique et politique dont la richesse enfantine avive l’esprit du spectacle. Nous sommes tous portés par ce que Meyerhold appellerait « la riche fantaisie », émouvante, merveilleuse, drôle et dont la force comique n’est évidente que si elle vraie. Jules Verne est toujours en train de brasser l’avenir. Il est mort en 1905, l’ouvrage a été écrit quelques années avant sa mort. Tout est déjà inventé à cette époque : l’électricité, le cinéma, Marx, Freud, l’anarchisme, etc. De la même façon qu’il essaie de comprendre comment vont être les sous-marins de l’avenir, il s’applique à projeter les sociétés de l’avenir. Je le trouve réactionnaire au début, paternaliste et presque raciste. Mais peu à peu, le créateur d’un monde nouveau se libère de ses préjugés. Il imagine la naissance d’une société, il met à jour une communauté en partance, sous l’inspiration d’idéologies déjà présentes à l’époque et dont certaines sont malheureusement encore influentes.
 
Le spectacle n’est pas adapté mais conçu « d’après un roman mystérieux de Jules Verne ». Quelle est sa forme ?

M. :
D’un côté, la fiction à travers l’écriture d’Hélène Cixous balaie le roman et de l’autre, les scènes improvisées de la troupe entourent cette vision initiale. C’est une création collective agissante comme dans Les Éphémères, avec une composition en abyme : une histoire dans une histoire dans une histoire…
 
Comment la fiction et la vérité s’épousent-elles sur la scène ?

M. :
C’est un jeu à plusieurs niveaux : l’histoire du bateau et ceux qui la racontent. D’un côté, la Folie et de l’autre, l’Espoir : il faut trouver l’équilibre, et tenir la vérité et la fiction, en même temps. La naissance du spectacle a provoqué des moments difficiles. Les comédiens du Soleil ont une telle pratique de l’improvisation, ils laissent si admirablement remonter leur enfance sur le plateau que cette arborescence qui nous enchante fait problème en empêchant de contrôler la fiction. La richesse fait paradoxalement obstacle : il a fallu devenir linéaire et faire des sacrifices. En échange, des emboîtements se sont faits. On obtient un tout qui rend possible le spectacle en éludant certaines improvisations.

Que souhaiteriez-vous que soit Les Naufragés du Fol Espoir  ?

A. M. :
J’aimerais que le spectacle soit drôle et émouvant. Qu’on réentende ces paroles désuètes et vibrantes de fraîcheur, comme un retour nostalgique de promesses à honorer encore et toujours. Les Naufragés du Fol Espoir est l’accomplissement d’un spectacle d’aventures, ceci à travers l’échauffement de l’imaginaire dont l’appui est le corps de l’acteur, qui tente d’insuffler du désir, du courage et de l’esprit au spectateur.

Propos recueillis par Véronique Hotte
Les Naufragés du Fol Espoir (Aurores), nouvelle création du Théâtre du Soleil, à partir du 27 janvier 2010, mercredi, jeudi, vendredi à 19h30, samedi à 14h30 et 20h, dimanche à 13h à la Cartoucherie 75012 Paris Tél : 01 43 74 24 08 /01 43 74 88 50.
Les Éphémères, DVD
Ariane Mnouchkine, l’aventure du Théâtre du Soleil, un film de Catherine Vilpoux, DVD.  


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