Crédit photo : Daniel Eugé
Légende photo : Lia Rodrigues
Entretien /
Lia Rodrigues

Questionner l’« être ensemble »

C’est à même la peau du réel que Lia Rodrigues façonne sa danse. Installée dans une favela de Rio de Janeiro, la chorégraphe brésilienne trace sa ligne de conduite artistique et politique, exigeante et engagée. Avec Pororoca, elle questionne la rencontre avec l’autre et le possible être ensemble. Souvent accueillie à Vitry, où elle revient cette année encore, elle est aussi cette saison présente au Théâtre de la Ville dans le cadre du Festival d’Automne.

« Nous sommes dans un état de chantier permanent. »

Votre compagnie est basée depuis 2003 dans la favela de Maré, à Rio. Comment articulez-vous votre démarche de création et ce territoire ?
Lia Rodrigues : Depuis ses débuts en 1990, la compagnie a fonctionné régulièrement, avec un travail continu. Au Brésil, les aides publiques à la culture sont très limitées, ce qui signifie une lutte quotidienne et la recherche permanente de solutions pour survivre. Lorsque la compagnie a décidé de s’installer au cœur de la favela de Mare, quartier très défavorisé dans la ville de Rio où vivent près de 140 000 personnes, nous savions que nous serions confrontés à une violente inégalité économique et sociale. C’est pourquoi il nous a paru fondamental de créer un espace consacré à l’Art dans ce quartier privé d’accès à la culture. En partenariat avec REDES, une association qui mène une action sociale et pédagogique depuis plus de neuf ans au sein de la Mare, nous avons construit, dans un ancien hangar, le Centre de Artes de la Mare qui a pour mission la création, la formation et la diffusion artistique. Nous l’avons imaginé comme un endroit d’émancipation. La compagnie répète dans cet espace, y présente son répertoire, donne des cours de danse gratuits pour les habitants et organise, avec la REDES, d’autres activités culturelles. Nous pouvons réaliser ces projets aussi grâce à l’appui de partenaires fidèles en France, qui nous font confiance. Ceci dit, je ne me définis surtout pas comme une chorégraphe des favelas !

Quels sont les thèmes de recherche qui sous-tendent votre nouvelle création ? Comment sont-ils apparus et se sont-ils imposés ?
L. R. : Je pense que la réalité du lieu où nous travaillons influence de façon déterminante nos modes de création et de production. Ceci est valable pour une favela de Rio comme pour n’importe quel autre endroit dans le monde. Je relie ma démarche de création et ce territoire en créant des stratégies afin que notre travail puisse aller à la rencontre aussi bien des habitants de la Mare, que des publics des autres quartiers de la ville. Penser la relation entre ce que l’on crée et les différents spectateurs est un défi. Quelle est la manière dont chacun va trouver sa place à partir de cette rencontre, avec ses similitudes, ses différences ? Cette question est au cœur de mon travail chorégraphique.

Comment se fait le « passage à l’acte », autrement dit comment les thèmes de recherche infusent-ils dans les corps, dans l’espace… pour donner une chorégraphie ? Quel est le processus que vous mettez en œuvre ?
L. R. : Chaque pièce appelle une manière spécifique de travailler. Le chemin est chaque fois nouveau : partir de questions, lire des textes ensemble, improviser, structurer les idées, les mettre en relation. J'organise ce matériau qui se développe au fur et à mesure. C'est une vraie collaboration, entre les danseurs, notre dramaturge Silvia Soter et moi. Pour cette création, nous travaillons sur des combinaisons et des variations autour de l’idée d'être ensemble, sur différentes façons de se rencontrer et sur les affects qui sont mis en jeu à partir de cela.

Cette création prolonge un « chantier poétique » que vous avez ouvert en 2008. Pourquoi le choix de ce terme « chantier » ?
L. R. : Ce mot renvoie à l’idée de construire, de bâtir un terrain où des étapes se succèdent. Il traduit parfaitement notre démarche et notre situation : nous sommes dans un état de chantier permanent.

Que signifie le titre « Pororoca » ?
L. R. : Il vient du tupi, une des langues des indigènes brésiliens, et désigne un phénomène naturel produit par la confrontation des eaux du fleuve avec celles de l'océan : un « mascaret » en français. Ce terme évoque toutes les possibilités autour d’une rencontre.

Entretien réalisé par Gwénola David

Pororoca, de Lia Rodrigues, les 21 novembre 2009 à 21h et 22 à 16h, au Théâtre Jean-Vilar, 1 Place Jean-Vilar 94400 Vitry-sur-Seine. Rens. 01 55 53 10 60 et www.theatrejeanvilar.com. Et du 25 au 28 novembre, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, à 20h30, au Théâtre de la Ville, place du Châtelet, 75004 Paris. Rens. 01 42 74 22 77 et www.theatredelaville-paris.com ou et 01 53 45 17 17 / www.festival-automne.com.

 



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